Connaissances en placement
janvier 30 2026

Déconstruction et réécriture de l’ordre Mondial

Lecture de 5 minutes

Michael Craig, directeur général et chef, Répartition des actifs et Produits dérivés, Gestion de Placements TD Inc.

Dans les ruelles glacées de la station de ski de Davos, au milieu du consensus assuré et prévisible des élites, une idée différente a surgi en janvier 2026. Lors du 56e Forum économique mondial, l’allocution du premier ministre du Canada, Mark Carney, est allée au-delà des discours diplomatiques habituels. M. Carney a posé un nouveau diagnostic géopolitique, sans fard, résonnant bien au-delà d’Ottawa et des Alpes suisses, et présentant le potentiel de redessiner les cartes de la stratégie et du capital au niveau mondial.

 

Sa thèse centrale est sans équivoque : l’ordre mondial dicté par des règles établies par des manuels auxquels les décideurs occidentaux se référaient depuis longtemps est en train de voler en éclats. Il ne s’agit pas d’une transition harmonieuse, mais d’une « rupture », avec l’arrivée d’un monde marqué par une rivalité accrue entre les grandes puissances, où les instruments économiques deviennent des armes géopolitiques, où les alliances évoluent et où les puissances moyennes doivent faire un choix entre indépendance stratégique et effacement.

Loin d’une vision nostalgique du changement progressif, il s’agit de la proclamation d’une époque économique en pleine transformation.

La fin d’une belle histoire

Pendant des décennies, les investisseurs mondiaux pouvaient tenir pour acquis certains postulats, notamment le leadership des États-Unis, la cohésion assurée par les institutions multilatérales et la stabilité apportée par les règles établies, en dépit de leur imperfection. Comme de nombreux autres pays, le Canada a fondé son orientation en matière de commerce et d’investissement sur ces postulats. Toutefois, comme M. Carney l’a déclaré à Davos, « la nostalgie n’est pas une stratégie ». Comme il l’a expliqué sans détour, l’ancien ordre, structuré autour des États-Unis, ne se rétablira pas.

Son intention, loin d’une lamentation abstraite, était d’ouvrir les yeux des marchés et des décideurs sur la secousse géopolitique en cours. En effet, en parlant de rupture, et non de transition, M. Carney laisse entendre que l’ère de l’adhésion passive aux architectures du passé est révolue. La question pour l’économie canadienne, et pour les investisseurs au nord du 49e parallèle, est de savoir ce qui va suivre.

Du statut d’allié à celui d’acteur indépendant

Les propos de M. Carney ont suscité une réaction politique peu amène du président des États-Unis, Donald Trump, qui, dans une riposte révélatrice de la montée des tensions, a déclaré que « le Canada vit grâce aux États-Unis ». Il a battu en brèche les affirmations d’indépendance du Canada avec une provocation mettant en lumière la volonté des États-Unis d’exercer leur pouvoir de façon unilatérale.

Cet accroc diplomatique reflète une réalité structurelle plus profonde : la forte dépendance économique du Canada à l’égard des États-Unis a été à la fois une force et une limite stratégique. Sous la direction de M. Carney, Ottawa semble déterminée à transformer cette limite en un impératif de diversification, non seulement en ce qui concerne les marchés, mais également les partenaires stratégiques.

Chine : de l’éloignement au partenariat stratégique

Quelques semaines seulement avant le Forum de Davos, M. Carney avait conclu un accord commercial historique avec la Chine, rétablissant ainsi une relation bilatérale distendue depuis des années. Après près d’une décennie de frictions diplomatiques, le Canada a accepté de réduire considérablement les droits de douane sur les véhicules électriques chinois, les faisant passer de niveaux punitifs à un taux raisonnable de 6,1 % pour un maximum de 49 000 unités par année. En contrepartie, la Chine a consenti à lever ses droits de douane prohibitifs sur les exportations canadiennes de canola, de bœuf et d’autres produits agricoles.

Au-delà de la simple circulation de marchandises à travers les frontières, cette évolution indique un tournant stratégique. Beijing a accueilli favorablement le renouvellement de l’accès aux marchés agricoles et de la collaboration dans le secteur de l’énergie, tandis que les producteurs canadiens peuvent désormais se tourner vers un marché qui leur était auparavant entièrement fermé. Pour les investisseurs, cela ouvre deux axes distincts :

Diversification des exportations et changements sectoriels : le secteur agricole canadien, du canola au bœuf, gagne graduellement accès à l’un des plus grands marchés de consommation du monde. Au fil du temps, cela pourrait renforcer le pouvoir d’établissement des prix des produits de base et justifier une affectation supérieure du capital dans les actions et les infrastructures liées à l’agriculture.

Flux de capitaux vers les chaînes d’approvisionnement des véhicules électriques et des technologies propres : la réduction des droits de douane sur les véhicules électriques chinois pourrait contribuer à alimenter les synergies d’investissement dans les technologies propres. L’envergure et le capital des fabricants chinois, associés aux ressources et aux écosystèmes de recherche et de développement canadiens, pourraient donner naissance à une nouvelle série d’entreprises transfrontalières, en portant néanmoins une attention particulière à la sécurité nationale et à la politique industrielle.

Toutefois, ce rapprochement ne fait pas l’unanimité. Des voix s’élèvent, en particulier dans le centre manufacturier de l’Ontario, pour avertir que la réduction des droits de douane sur les véhicules électriques étrangers pourrait affaiblir les producteurs nationaux. Les investisseurs devront distinguer la volatilité transitoire des occasions de croissance structurelle.

Puissances moyennes et réinvention multilatérale

La remise en question de l’ancien ordre mondial par M. Carney repose sur l’idée que les « puissances moyennes », c’est-à-dire les pays ayant un poids économique sans avoir toutefois le statut de superpuissance, doivent unir leurs forces. Il ne plaide pas en faveur de l’isolationnisme, mais de coalitions d’autonomie. M. Carney soutient que des pays comme le Canada, l’Allemagne, le Japon et d’autres doivent forger des alliances souples, en fonction des enjeux, plutôt que d’attendre le retour de la gouvernance mondiale à un schéma révolu.

En ce qui concerne l’économie canadienne, cela se traduit par une stratégie d’engagement à plusieurs volets :

  • Resserrement des liens avec l’Union européenne, probablement grâce à un renforcement des échanges de services, à des cadres réglementaires communs et au co-investissement dans les technologies vertes
  • Établissement de partenariats individuels avec d’autres puissances moyennes, en mettant l’accent sur la coopération pragmatique fondée sur les intérêts communs plutôt que sur les alliances du passé
  • Renforcement de la résilience des chaînes d’approvisionnement, en particulier dans les secteurs des minéraux critiques, des semi-conducteurs, de l’énergie et des systèmes alimentaires, dans lesquels le Canada présente des avantages intrinsèques

Les conséquences pour les placements sont claires : le bêta mondial n’est plus passif. Les portefeuilles stratégiques doivent intégrer le fait que le destin économique du Canada dépend moins d’une hégémonie unique et davantage d’un réseau de relations couvrant plusieurs vecteurs géopolitiques.

Rupture, risques et occasions

Le discours de M. Carney a souligné un paradoxe : les occasions et les risques sont inextricablement liés. Un monde en rupture est imprévisible, mais peut également récompenser les acteurs capables de composer avec la nouvelle donne. La double quête de souveraineté et de coopération du Canada pourrait lui ouvrir des voies auparavant occultées par la dépendance excessive aux systèmes commerciaux et monétaires américains.

Du point de vue de la répartition des actifs, cette recomposition du terrain devrait inciter les investisseurs à réévaluer les corrélations traditionnelles. Par exemple :

Marchés boursiers : les actions canadiennes pourraient profiter d’une augmentation des axes d’exportation vers l’Asie et l’Europe. Toutefois, certains secteurs, comme celui de l’automobile, pourraient rencontrer des difficultés si la protection apportée par les droits de douane est affaiblie au profit de l’intégration de la chaîne d’approvisionnement avec la Chine.

Titres à revenu fixe : compte tenu de la fragmentation de l’ordre mondial, la volatilité liée à l’inflation devrait augmenter pour les obligations d’État mondiales, ce qui devrait se traduire par une réduction de leur valeur défensive et favoriser des taux structurellement plus élevés.

Produits de base et dollar canadien : l’accent mis sur les moteurs de croissance nationaux, soit le pétrole, le gaz, l’énergie nucléaire, les minéraux critiques, les ports et le transport, soutient un taux neutre plus élevé et un dollar canadien plus fort au fil du temps.

Toutefois, le risque augmente également. Un ordre mondial plus fragmenté implique l’intégration de primes géopolitiques dans les modèles de tarification. Les actifs canadiens exposés aux changements politiques aux États-Unis, aux dynamiques du marché chinois ou aux fluctuations réglementaires en Europe présenteront une plus grande dispersion.

L’autonomie stratégique du Canada en tant que thèse de placement

L’appel à l’action de M. Carney, enjoignant les puissances moyennes à façonner un nouvel ordre multipolaire, esquisse une thèse de placement émergente : l’autonomie stratégique comme vecteur de production d’alpha. Il ne s’agit pas d’une formulation accrocheuse, mais d’un principe directeur alliant géopolitique et paramètres fondamentaux économiques. Il intègre notamment les réalités suivantes :

  • Une exposition aux États-Unis moins risquée réduit la dépendance à un régime politique et à une trajectoire économique uniques
  • Une diversification des partenaires commerciaux stabilise les revenus d’exportation et atténue les chocs bilatéraux
  • Les secteurs liés au pétrole, au gaz, à l’énergie nucléaire, à l’agriculture à valeur ajoutée et à la fabrication de pointe s’affirment en tant que moteurs de croissance durable

Le moment est venu pour les investisseurs institutionnels de rapatrier les capitaux. Après plus d’une décennie d’exportation de capitaux, la répartition nationale avoisine un creux historique. L’occasion se présente à nous, aujourd’hui.

L’avenir s’écrit maintenant

À Davos, M. Carney a adressé au monde un message sans équivoque : l’ancien ordre mondial n’est pas en train d’évoluer, mais de toucher à sa fin. Son discours constituait à la fois la présentation d’un plan et une déclaration d’intention, une prise de position audacieuse de la part d’un pays conjuguant de longue date idéaux et pragmatisme. Les nouvelles relations commerciales du Canada, comme le rétablissement des échanges avec la Chine, vont au-delà des transactions économiques; elles constituent des mesures stratégiques dans un contexte de réécriture en temps réel des règles du jeu.

La question pour les investisseurs n’est pas de savoir si ce nouvel ordre est souhaitable : son émergence est déjà une réalité. Le véritable défi est de comprendre comment positionner les portefeuilles afin de composer avec une économie multipolaire aux corridors commerciaux, aux alliances et aux flux de capitaux fluides et dynamiques.

Dans un monde en rupture, les acteurs capables de percevoir les changements structurels en dépit du tumulte des gros titres décèleront les meilleures occasions. Le cheminement du Canada vers l’autonomie stratégique pourrait bien constituer un exemple représentatif d’une trame plus générale, où le risque et le rendement sont indissociables, et où l’avenir des rendements des placements est aussi géopolitique que financier.

 


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