Vitali : Bienvenue à une nouvelle édition de Points de vue des gestionnaires de portefeuille. Je suis votre animateur, Vitali Mossounov, chef, Actions cotées à Gestion de Placements TD. J’ai le plaisir d’accueillir deux de mes collègues préférés, Tarik Aeta et Juliana Faircloth. Tarik et Juliana codirigent notre équipe Recherche fondamentale sur les actions. Bienvenue à une nouvelle édition de Point de vue des gestionnaires de portefeuille. C’est votre première participation. Je vous souhaite la bienvenue.
Tarik : Merci de nous recevoir.
Juliana : Merci.
Vitali : Vous codirigez notre équipe Recherche fondamentale sur les actions. J’ai souvent dit qu’elle est de calibre canadienne, sinon mondiale. Vous avez une équipe exceptionnelle et de grandes responsabilités. Ma première question est peut-être la plus difficile. Comment bâtit-on une équipe de calibre mondial et comment la maintient-on avec un processus reproductible qui génère constamment de l’alpha?
Tarik : Avant de répondre, je vous propose une petite expérience. Selon vous, combien d’entreprises composent l’indice MSCI ACWI IMI? Autrement dit, tous les pays développés et émergents, avec les sociétés à grande, moyenne et petite capitalisation. À votre avis, Vitali, combien d’entreprises ça représente?
Vitali : Vous me mettez sur la sellette. Je dirais… peut-être autour de 5 000? 2: En date de ce matin, il y en avait exactement 8 195. Si je venais travailler tous les jours, même les fins de semaine, et que j’analysais une seule entreprise par jour, il me faudrait 22 ans et demi pour passer à travers toute la liste. Alors, au moment où j’aurais terminé, il y aurait probablement de nouvelles entreprises, de très bonnes occasions qu’on aurait pu manquer, ou je serais peut-être déjà. Qui sait?
Vitali : J’espère que vous resterez avec nous jusqu’à ce que vous les ayez toutes analysées. Il ne reste donc que quelques décennies.
Tarik : Si on revient aux principes de base de l’économie, Adam Smith parlait de la division du travail. Si on veut bâtir une société productive, qui génère davantage de valeur et des résultats de qualité, il faut se partager le travail et se spécialiser. C’est comme ça qu’on fait. C’est exactement la philosophie de notre équipe d’analystes. On a 18 analystes. Chaque analyste se spécialise dans ses propres secteurs. En travaillant ensemble, on peut obtenir de meilleurs résultats pour les portefeuilles. Pour améliorer les résultats de l’équipe, il y a quelques éléments essentiels. Mettre en place un processus reproductible, avec des modèles de rapports uniformes, afin de mettre l’accent sur les analyses les plus pertinentes. Un autre aspect très important, c’est de faire remonter ces analyses aux gestionnaires de portefeuille et de maintenir une communication constante. On s’y prend de bien des façons. Je serai ravi d’en parler davantage.
Juliana : J’ajouterais simplement que, par nature, le rôle d’un analyste peut être assez isolé et très indépendant. Comme Tarik l’a dit, nos analystes se spécialisent dans un ou plusieurs secteurs. Pour mettre en place un processus reproductible qui génère de l’alpha à long terme, il faut transformer les analyses et les contributions individuelles en savoir institutionnel. C’est là que notre infrastructure et plateforme font toute la différence. Grâce à des rapports de recherche centralisés, des rapports d’évolution, des cadres d’analyse et des outils permettant aux analystes de documenter et transmettre leurs connaissances aux gestionnaires de portefeuille, nous avons créé un avantage durable et évolutif pour l’équipe.
Vitali : Très bien dit. Et les résultats des dernières années, et au-delà, en témoignent. Ce qui ressort aussi, quand on fait partie de l’équipe, c’est la qualité de la relation entre les analystes et les gestionnaires de portefeuille. Il y a une confiance envers le processus, mais aussi une véritable interdépendance. Les deux équipes comptent l’une sur l’autre pour donner le meilleur d’elles-mêmes, arriver chaque jour avec un seul objectif : l’excellence en placement. Et je pense que vous en êtes tous les deux d’excellents représentants.
Juliana : Oui. Plusieurs d’entre nous travaillent ensemble depuis de nombreuses années. Ça a permis de bâtir des relations solides, ce qui rend plus faciles les discussions franches, et parfois même les débats plus animés, qui surviennent à l’occasion. Ça nous permet surtout de maintenir une rétroaction continue, afin de retenir les meilleures idées dans les portefeuilles de nos clients.
Vitali : J’aimerais maintenant aller un peu plus loin. Ce que vous décrivez est très convaincant. On voit le point de départ, on voit les excellents résultats, mais entre les deux, il y a forcément des méthodes bien précises. Tarik, vous avez parlé de cadres et d’outils qui nous distinguent des autres. Sans révéler tous vos secrets, pourriez-vous donner au public un aperçu de certains éléments plus concrets qui rendent notre approche unique?
Tarik : Un bon exemple, c’est que les idées peuvent venir de partout. Si on regarde les idées qui se retrouvent éventuellement dans les portefeuilles, elles peuvent provenir des échanges entre les analystes et les équipes de direction, de discussions avec les analystes financiers, ou encore de conférences où de nouvelles occasions sont repérées. On reçoit aussi des idées de notre équipe de recherche quantitative, qui fait ressortir des occasions à partir de modèles. Toutes ces idées sont ensuite regroupées dans notre système de gestion de la recherche. Elles y sont évaluées, classées par ordre de priorité et examinées par les analystes et les gestionnaires de portefeuille. Les idées les plus prometteuses et les plus urgentes sont mises de l’avant. Par exemple, on a des rapports sur l’évolution des placements et les laboratoires d’idées. Ces rapports permettent aux analystes de faire preuve de créativité, d’analyser les idées selon leur point de vue et d’y apporter leur perspective unique. En même temps, leur structure les amène à répondre à certaines questions essentielles qui sont importantes pour toute l’équipe. Ça nous permet de maintenir une approche uniforme au fil du temps. On cherche à comprendre où les perceptions divergent au sein de l’équipe, ou encore ce qui est déjà pris en compte dans le cours de l’action. Un autre élément important, c’est notre structure en pôles sectoriels. On a 18 analystes, répartis dans sept pôles sectoriels. L’objectif est de favoriser les échanges, par exemple, entre les analystes responsables des biens de consommation de base et de la consommation discrétionnaire. Ils discutent des différentes occasions dans le commerce de détail ou les produits de consommation emballés, pour faire ressortir les meilleures idées dans leur secteur. Ensuite, ils collaborent pour présenter aux gestionnaires de portefeuille les occasions les plus intéressantes, que ce soit dans l’ensemble du secteur de la consommation ou dans celui des services financiers, selon les meilleures possibilités du moment. Ce ne sont que quelques exemples.
Vitali : Juliana, j’aimerais vous poser une question. Nous comptons plusieurs analystes au sein de l’équipe, et je sais que vous avez investi beaucoup d’efforts dans leur formation. Vous avez aussi clairement défini ce qui distingue un bon analyste d’un excellent analyste. Il y a une différence importante entre les deux, et notre objectif, c’est d’avoir une équipe de calibre mondial. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous avez mis en place pour favoriser cette excellence, et comment vous la définissez?
Juliana : Ces dernières années, on a mis en place un programme de formation très complet et un guide de référence. Toute l’équipe a suivi cette formation l’automne dernier. Je crois qu’elle comptait neuf modules. On a abordé tous les aspects, en commençant par les bases de l’analyse d’un titre jusqu’à la modélisation financière et la communication des idées. La formation était très complète. Dans ce programme, on a aussi défini très clairement ce qui fait un bon analyste. Au final, nous recherchons quelques qualités essentielles que nous voulons développer au sein de l’équipe. La curiosité est l’une des plus importantes. On cherche des gens qui ont cette curiosité naturelle de découvrir de nouvelles idées, de trouver les meilleures occasions pour les portefeuilles, et de toujours comprendre pourquoi certains événements font évoluer les marchés dans une direction ou une autre. C’est une qualité qu’il est plus difficile d’enseigner. Elle est souvent innée et entre surtout en ligne de compte au moment de l’embauche. On accorde aussi beaucoup d’importance au développement de la confiance des analystes, ainsi qu’à leurs aptitudes en communication. Ils doivent être capables de bâtir une thèse d’investissement cohérente, de l’expliquer clairement et de la présenter efficacement aux gestionnaires de portefeuille. L’objectif est de leur donner la confiance nécessaire pour prendre des décisions et s’appuyer sur l’équipe d’analystes.
Vitali : Un autre aspect qui a été mis en place, et dont on ne parle peut-être pas assez, c’est le rôle que peut jouer l’analyse technique en complément de l’analyse fondamentale et de l’analyse des titres. Elle permet d’obtenir une vision plus complète du marché et de chaque titre. À mon avis, l’équipe a très bien intégré cette approche, ce qui lui a permis d’accroître sa vigilance. Pour reprendre le point de Tarik, il faut aussi prioriser les plus de 8 000 placements potentiels qu’on pourrait envisager.
Tarik : Oui, absolument. Une des forces de notre équipe, c’est qu’on n’est pas attachés à une seule façon de repérer des idées ou d’analyser les entreprises. On s’appuie sur les fondamentaux, mais on a aussi une bonne équipe d’analyse empirique. Cinq personnes se consacrent à repérer des occasions grâce à leurs modèles empiriques. D’un point de vue quantitatif, quels titres obtiennent les meilleurs résultats? Depuis quelques années, ils intègrent aussi l’analyse technique. Je vois ça comme une recherche de recoupements. L’idéal, c’est de trouver des entreprises solides sur le plan des fondamentaux, qui affichent aussi de bons signaux techniques, et qui se démarquent du point de vue quantitatif, par exemple avec des révisions positives des bénéfices, une forte croissance des bénéfices, une bonne qualité des bénéfices, et tous les autres critères qu’on surveille.
Vitali : Changeons un peu de sujet. Vous nous avez donné un bon aperçu de l’équipe et de ce qui la distingue. Je pense qu’on pourrait facilement faire un balado de deux heures sur le sujet. On a réalisé beaucoup de choses intéressantes ensemble ces dernières années. Mais j’aimerais parler un peu des marchés. Il se passe énormément de choses, et on ne peut pas éviter certains sujets. Notre auditoire est probablement fatigué d’entendre parler de l’IA, mais on va quand même y revenir. Les centres de données, l’IA, peu importe l’étiquette qu’on leur donne, sont un moteur important du marché. Et ça dure maintenant depuis près de quatre ans. Juliana, sans vous limiter à un créneau précis de l’IA, comment voyez-vous ce phénomène de façon générale? Parce qu’il a des répercussions majeures sur les marchés, mais aussi sur la façon dont votre équipe travaille.
Juliana : L’IA a évidemment été un moteur très important du marché cette année. Au cours des dernières semaines, elle a toutefois marqué une légère pause. Ça a alimenté plusieurs discours disant que l’IA était une bulle, qu’il était temps de tourner la page et de chercher des occasions ailleurs. Le défi, c’est de déterminer s’il s’agit d’un véritable changement de fond dans l’histoire de l’IA ou s’il y a plutôt des facteurs techniques en jeu. Par exemple, Micron est en hausse de 240 % depuis le début de l’année, mais en baisse d’environ 20 % depuis son sommet de la mi-juin. Ça inquiète plusieurs investisseurs dans le secteur de l’IA. Selon notre analyse, il est difficile d’affirmer qu’il y a vraiment eu un changement fondamental. Plusieurs raisons techniques expliquent ce léger repli : des investisseurs particuliers en Asie qui ont acheté des FNB SK Hynix à effet de levier triple, des opérations sur options qui amplifient certains mouvements du marché, ou de fonds de couverture qui ont réduit leur exposition après les importants profits réalisés depuis le début de l’année. Voilà pour l’aspect technique. Du côté des fondamentaux, il y a eu assez de nouvelles pour alimenter ce discours. Le modèle Kimi K3 venu de Chine, le report de certains grands premiers appels publics à l’épargne, tout ça suffit à faire croire que le cycle de l’IA est peut-être terminé. Du point de vue des entreprises, ce n’est pas ce qu’on observe. Les fournisseurs de services à très grande échelle vont encore augmenter leurs dépenses en immobilisations. Les résultats de Micron, ainsi que ceux d’entreprises dans les secteurs de l’énergie, de l’électrification et des semi-conducteurs, demeurent très encourageants. Elles ne voient aucun ralentissement à venir. Voilà où on en est avec l’IA. Et c’est ce que l’équipe évalue au quotidien : est-ce un changement fondamental? Ou simplement un mouvement technique? Et quelle est notre vision à long terme de l’IA?
Vitali : J’aime beaucoup la façon dont vous distinguez les facteurs fondamentaux des facteurs techniques. Ça nous aide à faire la différence entre le signal et le bruit. Et le ratio signal-bruit est probablement l’un des pires qu’on ait vus depuis au moins dix ans. Il y a du bruit partout. Quand on écoute les sceptiques de l’IA et des centres de données... On en parlait justement avant l’enregistrement. Il y a toujours quelqu’un pour annoncer la fin d’une tendance ou d’un thème d’investissement, en disant que les fondamentaux se détériorent. Cette voix se trompe toujours. Mais dès qu’il y a un repli technique, certains en profitent pour crier victoire et dire : « Vous voyez, j’avais raison. » Puis, bien souvent, ils finissent par avoir tort de nouveau. On a tendance à écouter les voix les plus fortes, mais ce ne sont pas forcément les plus justes.
Juliana : Une technologie qui transforme un secteur n’évolue jamais en ligne droite. Il faut donc s’attendre à des périodes de volatilité et à des obstacles en cours de route. Notre rôle, comme équipe de recherche fondamentale, c’est d’évaluer les véritables occasions. Quelle est la taille du marché potentiel? Jusqu’où ces entreprises vont-elles croître? Quel est un taux de croissance réaliste? Où se situent actuellement les prévisions pour les prochaines années? Et à partir de tout ça, établir une perspective cohérente.
Vitali : Très bien dit. Et je pense aussi que vous avez organisé l’équipe autour de thèmes, y compris des sous-thèmes liés à l’IA. Tarik, si je résume bien, nous avons une liste mondiale des titres suivis chez Gestion de Placements TD, mais chaque titre est aussi associé à un thème auquel il se rattache. Peux-tu nous expliquer?
Tarik : Oui. Depuis environ deux ans, nous classons les titres détenus dans les portefeuilles ainsi que ceux de l’indice de référence, afin de comprendre quels grands thèmes les soutiennent. Par exemple, l’IA. Et même à l’intérieur de l’IA, on retrouve des entreprises des secteurs industriels ou des services publics qui en bénéficient aussi. L’objectif, c’est de bien comprendre où se trouvent les occasions de croissance et de vérifier si nos portefeuilles sont suffisamment exposés à ces différents secteurs. Que ce soit grâce à l’IA ou à de petits créneaux de croissance, comme dans le secteur des soins de santé. L’objectif, c’est de repérer ces occasions et de s’assurer qu’on les analyse de près et qu’on y investit.
Vitali : D’accord. Comme ancien analyste du secteur des soins de santé, es-tu particulièrement exigeant avec cette équipe?
Tarik : Je suis exigeant avec tout le monde. Je leur pose beaucoup de questions. Cela dit, c’est un secteur difficile. Les essais cliniques échouent souvent. Et les titres biotechnologiques et pharmaceutiques, c’est souvent tout ou rien.
Vitali : Être trop tôt, c’est comme avoir tort. Je veux aussi souligner un point important pour notre auditoire. Ce n’est pas ainsi que tout le monde investit. Beaucoup disent : « J’ai fait mes recherches. Je crois en l’entreprise. J’ai investi. » Puis le titre baisse, par rapport à l’indice ou en valeur absolue, et les clients subissent des pertes. Il est alors facile de se dire : « Ce n’est pas grave. C’est une bonne entreprise. Le titre finira par remonter. » Mais chez nous, cette façon de penser n’est pas acceptable. Dans un univers de plus de 8 000 titres, il existe beaucoup d’excellentes entreprises. Notre responsabilité, c’est de détenir celles qui contribuent réellement au rendement des portefeuilles. Je suis content que tu soulèves ce point.
Tarik : Du côté des analystes, nous suivons le rendement de chacune de nos recommandations, autant sur une base relative qu’en valeur absolue. Ce n’est pas pour blâmer qui que ce soit. C’est pour apprendre de nos erreurs et nous améliorer en continu. C’est ainsi qu’on devient de meilleurs analystes. Et j’ai moi-même beaucoup appris des gestionnaires de portefeuille chez Gestion de Placements TD. Notamment sur la taille des positions, sur le bon moment pour investir, et sur tous les facteurs à prendre en compte. C’est essentiel.
Vitali : Il y a l’IA, qui gagne en taille, mais il reste les deux tiers du marché. Si on met l’IA de côté, que se passe-t-il ailleurs? Quelles tendances observez-vous?
Tarik : Quand on regarde l’ensemble du marché, un point me frappe. Au début de l’année, on prévoyait une croissance de 14 % des bénéfices de l’indice S&P 500. Aujourd’hui, les attentes sont plutôt de 24 %. On a donc vu beaucoup de révisions à la hausse des bénéfices.
Vitali : La croissance la plus rapide depuis 2021?
Tarik : Oui, depuis la sortie de la pandémie de COVID-19. Ce qui est intéressant, c’est que le S&P 500 n’a progressé que d’environ 10 % depuis le début de l’année. Le ratio d’évaluation est passé d’environ 23x à 21x les bénéfices. Autrement dit, les investisseurs demeurent prudents et n’ont pas encore pleinement intégré toutes ces bonnes nouvelles. Autre élément important : quand on regarde plus en détail, la croissance des bénéfices est positive dans l’indice S&P 500. Oui, le secteur des technologies mène le bal dans cet indice, avec une hausse d’environ 50 % cette année. Mais l’énergie progresse de 60 %, les matériaux de 30 %, et les secteurs industriel et des services publics affichent aussi une croissance à deux chiffres. Les seuls secteurs dont la croissance est inférieure à 10 % sont les soins de santé, les biens de consommation courante et l’immobilier. Mais eux aussi continuent de croître, simplement à un rythme plus modeste. On observe donc une bonne performance dans presque tous les secteurs. Cela dit, les secteurs plus dépendants de la consommation sont plus faibles. Et c’est logique. Même si le chômage est demeuré relativement stable, les consommateurs ont dû composer avec la hausse des prix de l’énergie, le retour de l’inflation, et ici, au Canada, un marché immobilier plus faible. Tout cela pèse sur la consommation. Mais il faut rappeler qu’aujourd’hui, environ 60 % de l’indice S&P 500 est lié à la croissance de l’IA et des centres de données. Que ce soit les technologies de l’information, les secteurs industriels, les services publics, ou même les secteur financier. Les institutions financières profitent aussi, indirectement, de la hausse du financement et des prêts aux entreprises. Autrement dit, le marché n’est plus principalement porté par les titres du secteur des biens de consommation. Il est surtout alimenté par les innovations dans le domaine de l’IA. D’un côté, le fait qu’une grande part du marché repose sur l’IA peut sembler préoccupant. Mais de l’autre, du point de vue des investisseurs, même si la consommation est plus mitigée, cela n’a pas, pour l’instant, d’effet négatif majeur sur l’ensemble du marché.
Juliana : J’ajouterais que, depuis quelques semaines, les titres des semi-conducteurs et de l’IA ont fortement reculé. Pourtant, le marché dans son ensemble est demeuré relativement stable. Ça laisse croire que les autres secteurs prennent le relais. On observe d’ailleurs un élargissement de la progression. Ce n’est plus seulement l’IA qui tire le marché. Et Tarik a toutes les données sur les révisions des bénéfices qui l’appuient. On le voit aussi dans les indices. Même si Micron, les fabricants de semi-conducteurs et les titres liés à la mémoire ont reculé de 20 à 30 %,
Vitali : Le marché, lui, ne s’est pas effondré. C’est l’impression qu’il donne.
Juliana : C’est l’impression, oui.
Vitali : On ne connaît pas l’avenir. Mais l’an dernier, on disait que le sort du marché dépendait des « Sept Magnifiques ». Or, depuis leur sommet, vers octobre... Tarik, c’est vous le spécialiste des statistiques. Donc vers octobre, ils ont moins bien fait que l’indice S&P. Et malgré cela, l’indice S&P a continué d’atteindre de nouveaux sommets, grâce aux semi-conducteurs et à d’autres secteurs. Vous dites donc qu’il est possible que les semi-conducteurs fassent une pause, pendant que d’autres secteurs, portés par la croissance des bénéfices, prennent le relais? Est-ce une version plausible des faits?
Tarik : Même dans les semi-conducteurs, certains segments, comme la mémoire, ont été particulièrement forts grâce à leur pouvoir de fixation des prix. Mais ailleurs, dans le matériel pour semi-conducteurs, les carnets de commandes demeurent très remplis. Donc, même si les prix de la mémoire cessaient de progresser, ou reculaient un peu, le reste du secteur pourrait très bien continuer d’avancer. Et ça pourrait même être une bonne nouvelle. Si les prix de la mémoire sont stables ou baissent, c’est une bonne chose pour les fournisseurs de services à très grande échelle, qui verront leurs coûts diminuer. Ils pourront offrir davantage de puissance de calcul au marché à moindre coût. Autrement dit, la baisse des prix de la mémoire pourrait être plus que compensée par les avantages qu’elle procure aux grands fournisseurs de services infonuagiques. Donc, même si une partie du secteur des semi-conducteurs marque une pause, je n’y verrais pas un signe inquiétant pour le marché boursier dans son ensemble.
Vitali : Tarik, vous avez parlé de l’excellente croissance des bénéfices cette année. On devrait probablement terminer l’année avec une croissance dans les 20 %. Et si tout va très bien, peut-être même dans les 30 %. Mais restons prudents en parlant d’une croissance dans les 20 %. Le marché est un mécanisme d’actualisation. En 2027, il faudra comparer avec cette forte croissance. Que répondez-vous à ceux qui disent que c’est le meilleur qu’on puisse espérer, et qu’il est temps de vendre ses actions?
Tarik : Il est vrai que la croissance des bénéfices pourrait ralentir en 2027 ou 2028. Mais rien n’indique qu’elle tomberait sous sa moyenne historique. Disons que les bénéfices ralentissent et que l’on observe une croissance du BPA élevée à un chiffre. Ce n’est pas un mauvais scénario, car à l’heure actuelle, l’indice S&P n’est pas excessivement cher. À environ 21 fois les bénéfices. Il a été plus cher au cours de la dernière décennie. Il a parfois été moins cher. Aujourd’hui, il est globalement à sa juste valeur selon les dernières années. On pourrait voir une croissance des bénéfices plus modérée, davantage dans la moyenne historique. Et ce ne serait pas un problème. Les valorisations actuelles intègrent déjà ce scénario. Mais à mon avis, le potentiel est surtout à la hausse. Si les bénéfices demeurent solides et que cet élan se maintient encore un an ou deux, le marché pourrait réévaluer les titres et poursuivre sa progression. À court terme, toutefois, les inquiétudes liées au conflit avec l’Iran, aux droits de douane et aux tensions géopolitiques incitent les investisseurs à la prudence. Ils ont généralement été plus conservateurs. Il suffit d’examiner les grands indices et ce qu’ils intègrent dans les cours.
Vitali : Le marché continue d’ajouter une nouvelle brique au mur des inquiétudes. Et malgré tout, il poursuit sa progression. Juliana, j’avais une question pour vous, mais on dirait que vous voulez intervenir.
Juliana : Je trouve juste intéressant que l’indice des directeur d’achats est repassé en territoire positif cette année, ou peut-être à la fin de l’an dernier. Pendant près de trois ans, le secteur manufacturier était en contraction. Sans les dépenses liées à l’IA, l’industrie mondiale était pratiquement en récession. Aujourd’hui, on observe une reprise. Les investissements dans les capacités de production augmentent aux États-Unis. C’est peut-être à cause des droits de douane, du rapatriement de la production, ou encore des centres de données. Mais une chose est claire : l’économie industrielle reprend de la vigueur. Et cela se produit alors que le consommateur demeure relativement prudent. Les ménages continuent de dépenser, mais beaucoup moins qu’en 2020 et 2021, pendant les mesures de relance liées à la COVID. Ils ont largement utilisé l’épargne accumulée à cette époque. Je trouve donc que le contexte est plutôt favorable. Le secteur manufacturier est en reprise après un long ralentissement, sans même bénéficier d’un consommateur en pleine forme. Si l’on observe des tendances positives progressives chez les consommateurs, je pense que cela peut alimenter une période prolongée de reprise ou de croissance dans l’économie au sens large, ce que je trouve intéressant.
Vitali : Je crois que vous savez de quoi vous parlez. Vous avez été analyste des biens de consommation et du secteur de l’industrie. Vous pouvez donc relier ces deux réalités. Espérons que vous ayez raison.
Juliana : Espérons-le.
Tarik : J’ajouterais aussi que les taux d’intérêt ont augmenté cette année, en raison des inquiétudes liées à l’inflation, à la hausse des prix de l’énergie et aux effets des droits de douane. Mais imaginons qu’après les élections de mi-mandat, le Congrès demeure divisé, que les nouveaux droits n’entrent pas en vigueur et que les tensions géopolitiques s’apaisent. L’inflation pourrait ralentir. Et des baisses de taux pourraient revenir à l’ordre du jour aux États-Unis. Dans un tel contexte, si l’on examine les facteurs qui ont réellement soutenu les dépenses de consommation, que ce soit le marché immobilier ou celui de l’automobile, on constate que ces secteurs sont très sensibles aux taux d’intérêt. Dans un contexte où l’inflation ralentit et où les taux baissent, certains secteurs du marché axés sur la consommation peuvent soudainement se revigorer, commencer à afficher de bons résultats et contribuer à élargir cette tendance liée à l’IA. Pour l’instant, l’IA est le principal moteur de plusieurs secteurs du marché. Mais si les taux d’intérêt et l’inflation commencent à baisser, la hausse du marché pourrait s’élargir encore, surtout dans les secteurs liés à la consommation, qui ont été les plus touchés.
Vitali : Tarik, Juliana, merci beaucoup d’avoir participé au balado Points de vue des gestionnaires de portefeuille. C’était un plaisir de vous entendre parler des marchés, mais aussi de découvrir comment votre équipe est organisée et comment, chaque jour, vous visez l’excellence en placement. Merci encore pour tout ce que vous faites et pour votre précieuse contribution.
Juliana : Merci.
Tarik : Merci.
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